3 questions à Olivier Lluansi, Senior Advisor PwC Strategy&
On parle de réindustrialisation depuis plusieurs années. Or cela ne fonctionne pas. Pourquoi ?
Après 15 ans de politique de réindustrialisation, nous ne pouvons effectivement pas être satisfaits des résultats. L’industrie est toujours autour de 10% de notre valeur ajoutée, l’une des dernières en Europe, et affichera sans doute un déficit de 50 milliards de balance commerciale en biens, le même qu’en 2005.
Les raisons de cet échec résident dans nos paradoxes. C’est une question qui est devenue quasiment culturelle.
Suite aux crises récentes, cette attente pour notre réindustrialisation s’est étendue à l’ensemble des Français, inquiets de ne pas trouver de produits de base, comme l’amoxicilline dans leurs pharmacies, pour lesquels nous dépendons de pays comme l’Inde et la Chine. Aujourd’hui, 85% de nos compatriotes souhaitent la réindustrialisation ! Mais l’acceptabilité des sites reste un sujet clef : OK pour avoir de l’industrie mais pas au fond de nos jardins !
Notre culture administrative ensuite, centralisée et aveugle aux spécificités des territoires : la France est le pays le moins dense d’Europe mais a les règles foncières les plus strictes du continent, avec le concept de la zéro artificialisation.
Nous avons aussi focalisé nos efforts, et donc 90% des moyens publics, sur les innovations de rupture, certes très importantes, mais qui ne représentent qu’un tiers de notre potentiel de réindustrialisation. Les autres deux tiers se situent dans la densification du tissu existant des PMI et ETI, la diversification des produits et l’augmentation des capacités. Un programme transverse comme le fonds de modernisation de France Relance explique le solde positif de création d’usines pendant des années tandis que la diminution actuelle de ce solde est parfois liée à son remplacement par France 2030, nettement plus « sélectif ».
Quelles sont, selon vous, les raisons pragmatiques pour réindustrialiser et quel est l’objectif à viser ?
La réindustrialisation n’est pas une finalité mais un moyen ! De création d’emplois et de valeur ajoutée bien sûr, comme partout. Mais avec aussi certaines spécificités. Elle apporte de la souveraineté pour commencer : la délocalisation a créé de nombreuses dépendances qu’il convient de réduire. De la cohésion territoriale ensuite : l’industrie a besoin d’un bassin d’emplois où trouver main d’œuvre et compétences, mais sans pression foncière importante. Elle privilégie donc les zones autour de villes de taille moyenne. La désindustrialisation a créé une dissymétrie entre les métropoles, qui ont bénéficié de la dynamique des emplois de service, et des zones qui se sont appauvries, ce qui s’est traduit par une souffrance économique, sociale et politique. Dernier apport, plus inattendu : la réduction de l’empreinte environnementale. L’industrie est associée à la prévarication des ressources naturelles, ce qui l’oblige à se réinventer face aux défis écologiques actuels : une pompe à chaleur qui permet d’économiser de l’énergie est un produit manufacturier, de même qu’une voiture électrique. Il n’y aura pas d’économie circulaire sans l’inventivité de ces métiers, sans la mise en œuvre de notre génie industriel !
Côté objectif macro-économique, elle pèse aujourd’hui 10% de la création de richesses, avec une moyenne européenne à 15%. Il avait donc été décidé qu’un objectif raisonnable pour la France qui compte de grandes réussites comme le TGV, les centrales nucléaires ou Airbus ne peut se situer en dessous… Or il n’est pas réaliste à l’échelle d’une décennie, la désindustrialisation se faisant plus rapidement que la réindustrialisation ! A cet horizon, il se situe donc plus à 12 ou 13% du PIB avec en prime une résorption de notre déficit commercial en biens, actuellement de 60 milliards d’euros. Ce qui situe déjà un réel niveau d’ambition !
Comment concilier réindustrialisation et décarbonation ?
Réindustrialiser nécessite que tout le pays soit derrière cet objectif. Les dissocier serait se priver du soutien de millions de Français pour qui l’environnement est central. C’est donc indispensable !
Cela se fera essentiellement par l’utilisation d’électricité décarbonée, en particulier nucléaire. Cet exercice, déjà lancé, pourrait aller plus vite si nous ne lui appliquions pas de manière dogmatique la loi du marché. Nous devrions pouvoir prélever 60 Twh de notre production électronucléaire afin de la mettre à un prix compétitif et ainsi inciter les industriels. Cela n’est certes pas évident à justifier au niveau européen, mais possible. Je regrette que nous ne l’ayons pas encore tenté…
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