Cette semaine, intéressons-nous au portrait d’un personnage haut en couleurs qui a pour particularité d’avoir été le tout premier homme-oiseau français.
Rêveries du planeur solitaire
Jean-François Boyvin de Bonnetot voit le jour en 1688 à Bacqueville-en-Caux, lieu dont il tire son titre de marquis. Mais bien plus que par celui-ci, cet officier général, premier président de la Chambre des comptes, se distingue rapidement par son attitude et ses ambitions pour le moins fantasques…
Il se met en particulier en tête de voler au-dessus des toits de Paris au moyen d’un système d'ailes à ressorts de son invention dont une première paire se fixe aux bras et une seconde aux jambes. Aussi ce 19 mars 1742, une foule nombreuse, alertée par la rumeur publique alimentée par le principal intéressé, se masse-t-elle au pied de l'hôtel de Bouillon, situé à l’angle de l’actuel quai Voltaire et de la rue des Saints-Pères. Parmi elle, peu sont ceux qui donnent cher de la peau de cet olibrius qui apparaît sur le toit, revêtu d’un maillot noir et de son harnachement, flanqué de son valet de chambre dans le même accoutrement. Mû d’un brusque excès d’altruisme ou d’un soudain instinct de préservation, il propose alors à son factotum la primeur de l’exploit… lequel décline poliment mais fermement, arguant qu’un domestique se doit de toujours céder le pas à son maître ! C’est donc après un long moment de tergiversations qu’il finit par s’élancer dans le vide. Il commence par chuter aussi rapidement que dangereusement vers le sol… avant qu’un léger vent ne vienne lui sauver la vie et le faire planer sur 300 mètres au-dessus de la Seine sous les vivats d’une foule médusée. Lesquels se transforment rapidement en vastes éclats de rire puisqu’alors qu’il s’apprête à se poser victorieux sur la rive opposée, un coup de vent l’emporte au-dessus des maisons avant de tomber brusquement… entraînant l’infortuné marquis dans sa chute. Dans son malheur, il a néanmoins la chance d’atterrir sur un bateau-lavoir qui passait par là et s’en tire avec un bras - ou une jambe - brisés.
Si sa superbe a pris un coup dans l’aile, l’épisode va néanmoins passer à la postérité littéraire car parmi les témoins de cette scène rocambolesque figure un certain Jean-Jacques Rousseau qui va aborder le thème de l’homme-oiseau dans un mémoire intitulé Le Nouveau Dédale, écrit la même année. L’auteur des Rêveries du promeneur solitaire n’est d’ailleurs pas le seul grand écrivain à évoquer le divin marquis. Il figure également dans le roman Robur-le-Conquérant de Jules Verne. Et si Saint-Simon lui consacre aussi quelques lignes dans ses Mémoires, c’est pour évoquer sa séparation d’avec son épouse qui le quitte… en raison de ses extravagances.
Feu monsieur le marquis
Car c’est peu dire que l’homme, qui se promène vêtu d’une robe de bure aussi grossière qu’agrémentée de boutons en vrais diamants - de telle sorte que les malandrins de l’époque, croyant à des faux, n’envisagent pas un instant de le dépouiller -, est un original. Ses contemporains ne tarissent pas d’histoires toutes plus rocambolesques les unes que les autres.
Afin de vérifier son hypothèse qu’il est possible de vivre sans manger, il donne l’ordre de réduire progressivement la nourriture distribuée à ses chevaux. Quand on vient lui annoncer au bout de trois jours que les malheureuses bêtes sont mortes, il déclare laconiquement : « c’est dommage, ils y étaient presque accoutumés ! »
Peut-être pris de remords, il se persuade alors que ces animaux peuvent être civilisés. Aussi, lorsque l’un d’eux a le malheur de donner un coup de sabot à son palefrenier, le fait-il pendre à la porte de l’écurie, où il ordonne qu’il reste exposé pour servir d’exemple à ses congénères ! Et lorsqu’une aristocrate de ses relations vient se plaindre de l’odeur nauséabonde qui se dégage de la charogne, cet ineffable bourrin lui fait répondre : « dites à madame la présidente qu’il y a douze ans qu’elle infecte mon hôtel, et que je ne ferai ôter mon cheval que lorsqu’il aura été décidé par experts qu’il pue autant qu’elle… » Il faudra finalement avoir recours à la police pour qu’elle évacue la dépouille.
Cette originalité, conjuguée à son avarice, va finir par lui coûter la vie. Demeurant en reclus dans un petit appartement de son superbe hôtel des quais de Seine, il creuse des trous dans ses murs pour y enfouir son or avant de les refermer. Mais un soir qu’il est sorti à l’Opéra après avoir pris soin de fermer le lieu avec la clé qui ne le quitte jamais, on l’avertit qu’un feu vient de se déclarer. Au lieu de se précipiter, il attend la fin du spectacle pour rentrer… et referme les verrous derrière lui ! Comme il ne cède pas aux suppliques de son fils, ce dernier finit par faire enfoncer la porte et trouve son paternel armé d’un pistolet dont il menace de se servir si quiconque approche. Moment que choisit le plancher pour s’effondrer et engloutir le belliqueux marquis… et les plans de ses fameuses ailes avec lui !
Sources : Wikipédia, paris-anecdote.fr
"Se peut-il qu’un homme soit moins sage qu’un oiseau ?" – Confucius
